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Interview de Corinne Chaponnière, auteure de "Mixité"
jueves, 18 de enero de 2007
L'analyse de deux chercheuses sur l'autorisation des classes séparées aux Etats-Unis, l'exclusion des filles de l'espace public dans les cités françaises et sur la mixité homme/femme en général.

Au début des années 1950 encore, filles et garçons étudiaient dans des classes séparées. La ségrégation a même duré beaucoup plus longtemps dans certains collèges catholiques. C'est dire que la mixité scolaire, qui pour la jeune génération est une réalité immémoriale, est en fait un acquis récent. Plus largement, l'admission des femmes dans l'espace public a mis des siècles à sortir des cercles aristocratiques. Comme l'écrivent Corinne et Martine Chaponnière, «la mixité n'est ni naturelle, ni définitive». Des signes de régression sont d'ailleurs perceptibles depuis quelques années, notamment dans les écoles américaines et les banlieues françaises.

Les deux chercheuses genevoises, respectivement docteur ès lettres et docteur en sciences de l'éducation, livrent dans La Mixité une documentation de premier ordre qui fait revivre l'histoire d'un idéal, en relation avec les valeurs d'égalité, de laïcité, de liberté et de civilité. Des prémices intellectuelles du début du XVIe siècle à aujourd'hui, elles montrent comment la mixité s'est imposée au point que, lors des décisions d'introduction des classes mixtes, aucune opposition notoire ne s'est manifestée. Un leurre?

Entretien avec l'une des deux auteures, Corinne Chaponnière, par Xavier Pellegrini

Le Temps : Le gouvernement Bush mais aussi Hillary Clinton encouragent la création de classes non mixtes. Qu'est-ce qui justifie ce retour en arrière?

Corinne Chaponnière : Les promoteurs de la levée de l'obligation de la mixité, qui a eu lieu en 2002, s'appuyaient sur des études qui montrent que les performances scolaires des deux sexes sont meilleures lorsqu'ils sont séparés, surtout dans les milieux défavorisés afro-américains. De plus, il y avait un souci de protéger les filles des violences des garçons. Cela a suscité une grande polémique, animée par les milieux féministes, sur ce qui semblait être un retour en arrière.


Que pensez-vous de cette nouvelle ségrégation?

C'est une bonne idée d'essayer, en prenant au sérieux le sentiment d'insécurité des filles. Cela devrait aussi permettre à celles-ci de se concentrer sur leurs études. J'y vois plus une mesure positive qu'une discrimination. D'ailleurs, elle ne concerne que les milieux défavorisés. Il s'agit avant tout d'une mesure sociale, qui n'a pas de raison d'être élargie à d'autres couches de la population. Un effet boule de neige en Europe me semble également exclu: la mixité scolaire est un phénomène pour l'essentiel irréversible sur notre continent.


Que pensez-vous des arguments biologiques mettant en avant le développement différent du cerveau des filles et des garçons selon les matières?

Je m'en méfie. Jusqu'à quel point faut-il donner du crédit à ces études? J'ai peine à croire que le cerveau soit aussi sexué que ça. Je suis Poullain de la Barre quand il dit que le cerveau n'a pas de sexe.

Dans la société en général, discernez-vous des signes d'un recul de la mixité?


Oui, parmi certains groupes de jeunes, y compris en Suisse. On a constaté par exemple que les maisons de quartier étaient monopolisées par les garçons. Il a été très difficile de faire revenir les filles, il a fallu leur proposer des activités séparées. Cela dit, l'école joue en Suisse un rôle très intégrateur.

C'est dans les banlieues françaises que le problème est le plus aigu. Les garçons y occupent l'espace public et renvoient les filles dans les territoires privés, selon l'ancien schéma patriarcal. Le souci de préservation de l'honneur sexuel des filles et la crainte de mariages exogames (avec des hommes non musulmans ou extérieurs à la Cité) justifient selon les garçons, mais aussi souvent selon les filles soucieuses de leur «réputation», ce retour à la maison. La dangerosité bien réelle de la rue est une autre raison invoquée. La partition des rôles sociaux dans les traditions méditerranéennes renforce ce phénomène.


La mixité ne va pas de soi. Comment a-t-elle pu s'imposer?

C'est au départ un luxe de civilisation, que se sont permis les cours italiennes et françaises des XVIe et XVIIe siècles, où l'on a créé les conditions d'un rapport harmonieux entre les sexes en dehors de la famille et du contexte amoureux. Cela s'est poursuivi dans les Salons, régentés par des règles de bienséance qui seules pouvaient permettre une véritable mixité.


Plus récemment, comment est née la mixité scolaire?

Au début du XXe siècle, elle a été surtout une revendication du mouvement de l'Education nouvelle, non comme un but en soi, mais parce que la mixité scolaire reflétait celle de la vie active. Or, pour ces pédagogues, l'école devait être un laboratoire de la vie. L'idée s'est ensuite peu à peu imposée sans trop de polémiques, ce qui est peut-être la raison de certains problèmes actuels: la mixité n'a pas été pensée; la pédagogie ne s'y est pas suffisamment adaptée.

La mixité des sexes est-elle un modèle dans d'autres domaines?

Certainement. L'expérience acquise peut servir pour affronter les défis de la mixité sociale et de la mixité culturelle. Dans tous les cas, le principe est le même: la mixité ne va pas sans une obligation de civilité.

Entretien paru dans Le Temps, le 16 janvier 2007

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